Affichage des articles dont le libellé est Littérature. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature. Afficher tous les articles

29.11.08

Marc Agapit - La nuit du minotaure


Les exhumateurs de récits fantastiques qui ont relancé le prix Nocturne ont mis en lice il y a deux ans ce livre méconnu, que j'ai trouvé sur ebay.
De son vrai nom Adrien Sobra, professeur d'anglais en France et en Algérie, Marc Agapit se consacre exclusivement à l'écriture à partir de 1949, pour la collection "Angoisse", au Fleuve noir (43 titres). La nuit du minotaure n'est pas le plus connu de ses romans dans cette collection : le net évoque fréquemment L'école des monstres, apparemment plus emblématique de l'univers de l'auteur, "noir et étouffant" lit-on dans certaine biographie. Mais celui-là n'est pas mal non plus, dans un style alerte et sans longueurs.
Le roman alterne deux récits, le monologue intérieur du Minotaure, et le récit du protagoniste, bon prof' d'histoire-géo partant en vacances le coeur léger à Barcelone, où il n'arrivera jamais. Daniel Broth, le protagoniste, fait la rencontre, dans le train, d'un couple étrange : en deuil, femme mystérieuse et attirante, mari torturé, qui descend du train et rate le départ de Paris, les rejoint à Perpignan. Chacun des deux conjoints prend à part notre témoin pour lui assurer que l'autre est fou. Ils vont à Perpignan, chacun convaincu de son côté, d'y aller pour faire soigner l'autre, dans la clinique du docteur Petit. Le mari y va en premier, mais le taxi s'égare et le mène tout droit à la porte d'un... labyrinthe. Le protagoniste impliqué dans l'aventure du couple accompagne la femme, le taxi les mène au même endroit. Le décor est campé, les personnages du drame antique sont là (Ariane, Thésée), progressivement pris au piège, comme si un fatum funeste les destinait à finir dans ce coin de terre bruissant, comme en Crète, du chant des cigales et de la mer Méditerranée.
Le monologue du Minotaure est bien écrit, qui construit une image impressionnante de la monstruosité, sous les traits à la fois du vampire (il dort d'un sommeil séculaire, sort de son antre la nuit pour capturer ses victimes), de l'ogre (il dévore la chair humaine), de la bête (une puissance taurine, une immobilité d'araignée dans son labyrinthe où viennent se prendre les visiteurs) et du prédateur charnel (le sexe est l'autre modalité de la chair qu'il violente).
Il y a un parfum de tragédie grecque dans La nuit du Minotaure, mêlé à une thématique plus moderne de la folie (le Dr Petit et sa clinique ne sont pas loin et participeront au récit). C'est un bon petit roman qui se lit d'une traite.

Depuis si longtemps que je dors, immobile, debout sur mon socle, au centre du labyrinthe, j'ai l'impression que mon corps tout entier s'est transformé en une statue de marbre. J'ai envoyé un effluve de volonté dans mes artères de pierre, et aussitôt le miracle s'est accompli. La matière dure s'est faite chair ; tous les organes rigides se sont amollis. Le sang a recommencé à circuler dans mes membres privés de vie. Mes yeux les premiers ont bougé. Ils ont jeté un regard avide sur les murs de la salle bâtie en rotonde. Je suis déçu : il n'y a pas une seule créature vivante dans ces lieux abandonnés. Mes oreilles se sont tendues pour percevoir le moindre bruit venant des couloirs : elles n'ont rien capté d'insolite. Je suis bien seul au centre de ce dédale, qui ressemble à une toile d'araignée disposée pour emprisonner mes victimes et les faire venir jusqu'à moi. Ma main droite s'est ankylosée, puis mon pied gauche. Un immense désir de bouger a fait frémir mes jambes, mes bras; et tout à coup, j'ai pu porter une jambe en avant et descendre du socle. Avec le mouvement, la faim est venue. Puisqu'aucune proie ne s'est fait prendre dans mon repaire, il faudra que j'aille la chercher au-dehors. Est-il l'heure de me mettre en chasse? J'ai marché vers la porte qui donne dans les couloirs. Je l'ai ouverte. Un rayon naissant a blessé mes yeux : le jour se lève. J'ai mal calculé mon heure pour m'éveiller. J'ai refermé la porte. J'ai tourné en rond dans la salle. De temps en temps, l'envie de manger me fait pousser une clameur féroce. Las de tourner en rond, je me suis replacé sur mon socle, pour attendre la nuit. Peu à peu, une torpeur maligne a paralysé de nouveau mes membres pétrifiés. Le sang s'est figé dans mes veines durcies. Mon corps tout entier a repris l'aspect d'une statue sculptée, lourde et massive. Seuls mes yeux, grands ouverts dans la pénombre, veillent, avec la fixité de ce qui est éternel.
(Début du roman)

18.10.08

Pierre Véry - Pont-Egaré


Ce premier roman de Pierre Véry a fait l'objet d'une publication initiale en 1929, puis d'une version légèrement modifiée par l'auteur dans les années 60 (je crois). Il s'agit d'un écrivain découvert une fois de plus grâce à la sélection Nocturne du Nouvel Attila, grand prix du roman insolite et pourvoyeur de merveilles littéraires méconnues.
Pierre Véry ouvre un chemin très personnel entre deux genres qui rarement se rencontrent : le bucolique et le fantastique. Et il le fait dans une construction narrative relativement classique : 24 heures de la vie d'un hameau des Charentes (Pont-Egaré), découpées en deux grandes parties, le jour, la nuit ; avec exposition des personnages, positions sociales, qualités, vices et haines secrètes (le tout campé avec économie lexicale et quelques images fortes) qui mettent d'emblée le lecteur dans une complicité réjouissante. Classique également l'enchâssement des récits fantastiques, expériences troublantes et superstitions, dans le récit principal - notamment avec le conte de la Piote et les histoires de M. Paul (un double de l'auteur ?). Pourtant, les contaminations du merveilleux naturaliste (le jour) et des diableries de nuit sont innombrables dans le texte, et Pierre Véry sait tramer dans sa description de la vie paysanne tout un réseau d'images surréelles et de mystères, à tel point qu'on se demande si ce coin de terroir existe vraiment, engagé qu'il est à demi entre le songe et le sortilège.

15.9.08

Le lièvre de mars


Très agréable surprise que cette petite librairie, nouvelle dans le quartier de La Plaine, rue des 3 mages à Marseille. On y trouve d'un côté une large sélection d'ouvrages de référence sur la typographie, le graphisme, l'art contemporain, plus différents livres d'artistes numérotés et autres merveilles sérigraphiées ; de l'autre un éclectisme de libraire avisé, amateur de surréalisme, d'érotisme et d'autres écrivains appréciables, modernes et anciens. Au fond une vieille presse d'imprimerie, genre Heidelberg, attend que ses nouveaux propriétaires la bichonnent pour dérouler des kilomètres d'aventures poétiques derrière sa locomotive à encre.
Cliquez sur le titre de cette notule et vous serez transporté jusqu'au site de le lièvre de mars ! 21 rue des 3 mages - 13001 Marseille. 09 50 45 51 13.

25.8.08

Jean Galmot - Quelle étrange histoire


Le Serpent à Plumes a réédité en 1995 deux des rares livres de Jean Galmot (celui ci-dessus et Un mort vivait parmi nous), ce voyageur, journaliste, homme d'affaires et politique, - écrivain à ses heures - né le 2 juin 1879 à Monpazier (Dordogne) et mort à Cayenne (Guyane) le 6 août 1928. Il s'était fait connaître en Guyane française en 1906 avec le titre de propriété d'une mine d'or,
"le Placer Elysée, non loin de Mana, où il fit fortune grâce à l'aide des Guyanais. Il se fait mal voir des autres notables, car il associe davantage le petit peuple guyanais et lui garantit des prix d'achats (or et bois de rose en particulier) proches des cours mondiaux. Il achète une plantation afin de produire du rhum et organise une collecte de la production des petits producteurs.
Élu député de la Guyane en 1919, il est impliqué pour escroquerie dans "l'Affaire des rhums" après que son immunité parlementaire ait été levée au second examen de la demande. Arrêté en avril 1921 il est emprisonné à la Santé pendant neuf mois. Au terme d'un procès à rebondissements, en 1923, il est condamné à un an de prison avec sursis. Alors qu'il se représente aux élections en Guyane et que des émeutes éclatent à Cayenne, il meurt brusquement le 6 août 1928. Le bruit court qu'il a été empoisonné. Le procès des émeutiers de Cayenne, en 1934, établira qu'il n'en est rien.(...)
Son caractère romanesque a fasciné des écrivains comme Blaise Cendrars qui le compare à Don Quichotte et a séjourné à Monpazier, le village natal de Galmot, pour écrire sa biographie dans Rhum - L'aventure de Jean Galmot (1930). Louis Chadourne (1890-1925), qui fut son secrétaire, l'avait déjà évoqué dans Le Pot au noir (1922) et il s'était inspiré de lui pour écrire son roman Terre de Chanaan (1921)."Wikipédia
Encore un personnage à rajouter à ma galerie des artistes aventuriers méconnus, et pas que pour son charme sulfureux et sa vie mouvementée. C'est aussi que Jean Galmot écrit très bien. Il a l'élégance des auteurs classiques, en même temps qu'une manière narrative un peu décalée, déconstruite, qui s'inscrit dans une certaine modernité littéraire, tout en images et fulgurances visuelles qu'on pourrait comparer à une version prosaïque et romanesque des grands poèmes de Saint-John Perse qui viendront, 50 ans plus tard, exalter avec une tonalité lyrique et encore plus majestueuse, la nature des tropiques (Antilles) et les moeurs de ses communautés.
Quelle étrange histoire est un admirable récit à la gloire de la mer et de la jungle guyanaise. L'Océan, avec l'acre senteur de ses embruns, le vent qui souffle du large et ses houles profondes, palpite dans le texte de Jean Galmot, de même que la forêt équatoriale guyanaise, avec les parfums énervants de ses orchidées géantes, avec les mirages, les hallucinations de ses villes chimériques.

19.7.08

Jacqueline Lagrange - Le Futur Interdit


Bonne pioche (dans un vide-grenier de province) que cet ouvrage paru en 1970 chez "Les Productions de la Seine", pour qui l'auteure a traduit de l'anglais un récit érotique (Mémoires d'un libertin du XIXe siècle) et proposé ce texte de sa prose, dont l'amateur de littérature licencieuse ressortira enchanté. Le Futur Interdit narre les aventures sexuelles de James Moissinac, un grand bourgeois quinquagénaire, coincé et las, déprimé par des lendemains qui vieillissent. Le Docteur Berger, ami fortuné et hédoniste notoire, l'invite sur la Côte d'Azur pour une cure de sorties en mer, avec champagne et belles pépés. Le catalyseur érotique du récit est la rencontre de Domino, une femme fascinante qui vit dans un présent perpétuel (d'où le titre), pour le seul plaisir de savourer chaque instant. On devine que l'épicurisme joyeux de Domino permettra très vite au protagoniste de retrouver sa vitalité. Vu comme ça, le pitch rappelle des dizaines de séries Z érotiques, parfumé ici aux thèses libertaires et sensualistes des années 70, avec travaux pratiques.
Qu'on se détrompe ! Car ce serait compter sans l'originalité d'écriture de Jacqueline Lagrange, ses métaphores audacieuses, sa façon d'exposer les pensées intimes de chacun des protagonistes dans une manière de style indirect libre, qui frappent dès les premières pages et laissent entrevoir quelques vérités inédites de l'âme humaine lorsqu'elle est confrontée à la chair.

4.6.08

Jean Rollin - La Petite Ogresse


J'aime beaucoup (plus que ses films cheap) les fictions textuelles de Jean Rollin - cette capacité, comme chez Marcel Béalu, à faire affleurer le fantastique dans le banal. Car il suffit d'une rencontre... Celle d'un homme au bord du suicide et d'une petite fille venue de nulle part, qui pleure sur les marches d'un escalier parisien, pour que l'univers tout entier bascule. Qui est-ce personnage auquel son désintérêt pour la vie ouvre les portes d'un ailleurs peuplé d'ogres radieux, d'attachants nécrophages et de nains féroces ?
Jean Rollin parvient à exalter dans ses récits, avec des mots simples et sans détour, une certaine poésie du macabre. Je veux parler de sa prédilection pour les vampires, fantômes, ogres et autres monstres, qui sous sa plume s'animent dans des aventures malsaines et passionnantes.
La Petite Ogresse est un de ses meilleurs textes, qu'on dévore à belles dents, étonné à la fin d'avoir éprouvé si peu de dégoût pour la petite Alice au pays des horreurs.

17.5.08

H. Harrison et J. Burns - Planète Story


Encore une merveille de récit SF illustré, trouvée pour une bouchée de pain chez un bouquiniste. Planète Story, traduit de l'américain en 1979, a été publié chez Denoël en un beau livre plein d'images fantastiques, de vaisseaux, de monstres, d'humains coriaces et de sensuelles aventurières aux justaucorps trop étroits. Le format carré et l'hyper-réalisme du dessin, pourléché à l'aérographe, explosent le cadre et le rendu chromatique médiocre de mon scanner.

Le ton est à la fois sérieux et coquin, au second degré (comme on le voit rarement en SF - sauf chez Philip José Farmer). L'ensemble respire à plein nez cet esprit libertaire des seventies, mélange d'humour, de notations sexuelles et de délire graphique. Car les illustrations de Jim Burns, somptueuses, valent à elles seules les quelques euros de cette épopée jubilatoire sur la planète Strabisme.




Un avant goût avec un extrait des premières pages.

On trouvera une bio assez complète de Harry Harrison sur le site Imaginales.

27.4.08

Edward John Trelawney - Mémoires d'un gentilhomme corsaire



On comprend assez aisément que les aventures de Trelawney aient été mises en images pour la BD (Alfonso Font et Richard Marazano pour Pif Gadget) : les 400 pages de ces Mémoires condensent une incroyable saga qui ne peut qu'exalter l'imaginaire et susciter l'identification des plus jeunes lecteurs. Je présume que les auteurs en ont expurgé les passages les plus cruels. Car Trelawney vit dans un XIXème siècle où l'Orient et l'Inde sont les contrées exotiques avec lesquelles l'Angleterre et la France entretiennent un commerce florissant - mais dans un environnement menacé par de nombreux dangers terrestres et maritimes : guerres, pirateries, pillages, invasions, esclavage....
Edward John Trelawny (ou Trelawney), né à Sompting, cadet d'une famille d'aristocrates ruinés, est l'enfant rebelle de l'inflexible Royal Navy, qu'il déserta à dix-sept ans, pour se faire contrebandier, pirate et sultan des mers. Tendu vers un seul but, un seul horizon : vivre libre, Trelawney ne recule devant rien ni personne. Sa rencontre avec De Ruyter, puissant commerçant hollandais, écumeur des mers dans l'Océan Indien, à l'occasion corsaire navigant sous pavillon français, pirate lorsqu'il croise une proie transportant des cargaisons à piller, fut déterminante. Il devient son second d'abord et son associé ensuite lorsqu'il est en mesure de commander son propre schooner. Marié à Zéla, une jeune arabe qu'il a sauvé de l'esclavage et qu"il installe à son bord, il sillonnera l'Océan Indien des îles Maurice et Bourbon (son port d'attache) jusqu'aux abords de la Malaisie et de la Chine, traquant les jonques pour piller "les nids d'alcyons" s'attaquant aux navires de la Cie des Indes (l'anglais est l'ennemi !), naufrageant ici..., se battant férocement contre des indigènes sauvages, ou bien encore, chassant le tigre dans des moments de loisirs.
Parfumé de poudre et de sang, animé d'une violence épique, ce récit tourmenté met en scène un personnage unique et profondément attachant.

16.3.08

Jacques Spitz - L'Oeil du Purgatoire


Encore une découverte faite via le Nouvel Attila. Rappelons que cette revue littéraire a remis en selle le prix Nocturne, fondé en 1962 par Roland Stragliati, pour récompenser "un ouvrage oublié, d’inspiration insolite ou fantastique". Le prix Nocturne n'avait été remis que trois fois puis avait été abandonné. Depuis 2006, le voici à nouveau à l'honneur.
Dans la sélection de plumes rares et de livres bizarres, en lice pour le Nocturne 2008, il y a ce roman d'un auteur oublié dont la production se situe principalement entre les années 30 et 50.
Le pitch est le suivant : Le peintre Poldonski promène sur sa vie, son oeuvre et ses congénères, un regard cynique et dégoûté qui l'achemine lentement vers le suicide. Il fait la rencontre d'un savant fou qui tente sur lui, à son insu, une expérience. Il infecte Poldonski par un bacille qui touche la vue, et le condamne à voir les êtres et les choses périssables tels qu’ils seront dans le futur. "Le mal progresse à vue d’œil, et le héros n’est bientôt plus entouré que de ruines, de cadavres et de squelettes. Le narrateur, qui se voit dépérir, s’inspire de ses contemporains pour des tableaux de danses macabres, et finit par accéder aux projections de l’âme."
Wikipédia dit de Jacques Spitz que sa science-fiction est étonnamment moderne. Pour ce qui est de l'Oeil du Purgatoire, je nuancerais ce jugement : le prétexte scientifique à cette capacité de voir le vieillissement paraîtra mince et peu crédible aux amateurs contemporains de SF. Plus intéressante et intemporelle est la réflexion philosophique que l'auteur tire de ces visions d'êtres et de choses dont le destin est la désagrégation. Car le grand mérite de cette fable fantastique est d'illustrer, avec une terrible noirceur, le thème de la vanité des choses humaines et le proverbe "Souviens-toi que tu es poussière".

18.2.08

Gilbert Dupé - La barque de nuit


Il convient de ne pas confondre ce livre oublié, publié aux Editions de la Table Ronde et au Club international du Livre en 1952, avec La Barque de Nuit du contemporain Christian Combaz. Je n'ai pas lu celui de Combaz, mais le roman de Dupé s'impose comme un fleuron de la littérature insulaire ; "...plein de sortilèges, où l’on retrouve l’ambiance du cinéma fantastique à la Marcel L’Herbier, La Barque de Nuit est un hymne à l’île de Sein, lieu d’une fusion entre le ciel et la terre ; c’est aussi une histoire d’amour entre un îlien et une femme venue de la mer, « qui ne semble pas faite d’un vrai sang »… Ce personnage muet, insaisissable, dont les gens pensent qu’il porte malheur, viendrait-il de la « Barque de nuit », esquif conduit par les fantômes des marins morts en mer ?" lit-on dans le résumé du site du Nouvel Attila.
Dans cette île austère tenaillée par la mer et les superstitions (Dupé s'intéresse au folklore et aux croyances régionales), presque un huis-clos entre les notables locaux, le pêcheur amoureux, sa mère détentrice de pouvoirs occultes, la "sirène" en proie à la jalousie des femmes, Dupé file un récit de la plus belle corde lyrique : la terre est comme un bateau dévoré par les lames, la mer est personnifiée comme rarement dans la littérature. La narration est un de ces filets de pêche qui vous capture par grandes claques, vous fait bouffer de la mer de tous les côtés, avec une langue imagée, pleine des mots des marins, verte de varech et de patois breton.

Voici les deux premières pages :



C'est sur les bords de la Loire, à Nantes, le 30 août 1900, qu'est né Gilbert Dupé. Sa famille paternelle est d'origine paysanne. C'est son père, horticulteur et paysagiste, qui traça les plans de la fameuse station de bains de mer La Baule. Du côté maternel, Gilbert Dupé descend de soldats et de marins (...). L'intention de son père avait été de faire de lui un ingénieur, mais lui-même sentait peu à peu naître en lui sa vocation d'écrivain et affichait une grande répugnance pour les mathématiques. Cependant il suivit les conseils paternels et entra comme dessinateur aux Chantiers navals de la Loire. Là, il travaillera pendant plusieurs années, dessinant des formes de navires de tous tonnages. Ce travail devait lui être utile lorsqu'il écrivit son second roman La Figure de proue (...) Tout en continuant son métier de dessinateur, il est rédacteur en chef d'une revue régionale. Il publie des vers, de contes, des études critiques. ... Bientôt, il ne résiste plus à l'attrait de la capitale, quitte Nantes, et monte à Paris un cabinet d'affaires cinématographiques commercial : il s'occupe de contentieux, d'assurances, de vente et d'achats de salles de projections (...) On a pu dire de Gilbert Dupé que ses dons de conteur faisaient de lui un héritier direct de Maupassant.

Notice de la Ferme du pendu au Club français du livre.

4.2.08

Michel Bernanos - La montagne morte de la vie


Quarante ans après la publication, en 1967, de La montagne morte de la vie, l’un des chefs-d’œuvre de la littérature fantastique contemporaine, Michel Bernanos, poète et romancier, dévoré comme son père par la passion de l’écriture, demeure encore méconnu.
En un récit assez court, d'à peine 130 pages, Michel Bernanos nous ravit dans une aventure surréelle, créant rapidement l'identification du lecteur au narrateur, moussaillon inexpérimenté, qui devra sa survie à la protection d'un cuistot avisé. Bernanos exploite avec talent toute la gamme narrative du fantastique, ballottant nos deux héros de Charybde (les cannibaleries d'un galion en perdition) en Scylla (la Robinsonnade inquiétante dans un monde étrange, au soleil de sang, sur une île mystérieuse, couverte d'arbres flexibles, de fleurs carnivores...) ; le tout - je précise - avec le style réaliste des récits de découverte, qui ne laisse pas voir l'horreur de la condition des protagonistes, sans parler de leur découverte ultime....
Peut-être Bernanos a-t-il lu les romans fantastiques de son aîné William H.Hodgson, auteur anglais du tout début du XXème siècle (à peine plus connu), qui excellait lui aussi dans les histoires d'épouvante flibustière et de terres étranges, car "La Montagne morte de la vie" rappelle lointainement l'univers narratif de "Les canots du Glen Carrig."

29.12.07

Serge Valletti - Jésus de Marseille suivi de Psychiatrie/Déconniatrie

Entrer dans l'univers narratif de Serge Valletti, c'est comme entrer dans un bar à Marseille et y retrouver une vieille connaissance, accoudée au zinc, un type chargé d'un bric-à-brac d'aventures vécues, qui n'attendaient que vous. Vous ne l'aviez pas revu depuis des années, vous êtes le dépositaire idéal. Alors il vous coule des histoires fabuleuses, souvent saugrenues, pour quoi vous ne vous lassez jamais de l'écouter, accroché que vous êtes à ses lèvres imprévisibles.

Pour faire court, "Jésus de Marseille", c'est rien moins que le Nouveau Testament revu et corrigé par Valletti, bien plus drôle que la Bible. On y trouve tous les personnages, à commencer par Jésus, le narrateur, omniscient (le fils de Dieu, donc), la mère, le menuisier, Melchieur, Dubazar, Satan.... On y trouve aussi tous les ingrédients stylistiques de la Bible : d'abord la parataxe (cette manière de juxtaposer des phrases sans les articuler, de vous laisser faire les liaisons, de remplir les vides). Et puis le narrateur, un expert en rhétorique. Un vrai camelot du récit, ce Jésus de Marseille, il vous en raconte dix pour le prix d'un.
Vous aurez donc droit à une resucée truculente des évangiles vus de Marseille, avec les véritables noms des lieux, des banlieues, des enseignes de l'époque, des marques, des personnes, de la cousine, des voyous, du docteur, du légendaire commissaire d'origine asiatique... Et même si vous n'avez pas connu tout ça, c'est tout le Marseille des années 40 à 80 qui revit sous vos yeux. Valletti c'est le roi de l'hypotypose, une maladie du talent descriptif.
Mais il n'est pas sage ni donneur de leçons d'amour, ce Jésus de Marseille. Il invective, amplifie, exagère, s'indigne parce que vous faites mine de ne pas toujours y croire. Il fait les questions, les réponses. Il répète, il insiste, il démontre, pour crédibiliser son histoire. Car il vous faut absolument le croire, y ajouter foi. Ce n'est pas pour rien qu'il s'appelle Jésus. Il y aurait bien, entre autres, une bonne leçon d'humanité, pour certains des cathos qui rêvent de voir les étrangers dehors : la famille qui cherchait un lieu pour se reposer et permettre à la mère de donner naissance au petit Jésus, c'était une famille d'étrangers :
"- S'il vous plaît, Madame, auriez-vous une chambre de vide ?
- Non, non, passez votre chemin, sales étrangers !
Parce qu'on était une famille d'étrangers.
C'est-à-dire qu'on connaissait personne.
Tous les gens qu'on connaissait, ils parlaient pas le français. Ils parlaient le vietnamien, l'indosuez, le pentagone."


Emphatique et picaresque, "Jésus de Marseille" fait rire, par tout un attirail d'expressions familières ("T'ies un encore moins qu'un rien du tout."), d'inversions (...Les rois mages, ils s'appelaient, c'est pour ça qu'ils ont fait une rue qui s'appelle comme ça....), de tournures provençales ou d'inventions savoureuses ("Il va se faire "crucifictier"...il peut pas se "re-susciter.") ; et ces particules explétives, les "te", ("...Et ils t'amenaient qui du chocolat, l'autre des médicaments, le troisième un guidon de vélo...") qui vous prennent à témoin et vous enchaînent progressivement au récit.
Avec Valletti, on l'aura compris, on est dans l'oralité pure, le parler des familles, la transmission des histoires ("...Mais ce que je raconte c'est parce qu'on me l'a raconté. Après. Y avait l'âne, le menuisier, maman et moi..."). On est toujours au bar, avec le camelot qui extravague, sauf qu'il y a maintenant un petit groupe qui écoute ; un qui parle, les autres qui boivent sa parole, ça ressemble un peu à l'évangile, beaucoup au théâtre. Car ces histoires il faut les entendre, avec l'accent, l'intonation, les exclamations. Allez à la messe de "Jésus de Marseille", ça fait un bien fou !

Sinon le livre, publié dans la collection Le théâtre de la Chamaille, chez l'Atalante, comporte également un texte intitulé Psychiatrie/Déconniatrie, dont j'ai le plaisir de reproduire - avec l'autorisation de l'auteur-, un passage saisissant de vérité : une petite parabole sur la consommation. Cliquez sur la page pour l'agrandir.


2.12.07

André Pieyre de Mandiargues - L'anglais décrit dans le château fermé



Par goût, par défi ou comme un exercice de style, nombreux ont été les auteurs qui se sont adonné au genre érotique. Et leurs incursions sulfureuses dans les sillons de la chair furent parfois d'admirables claques à la bien-pensance littéraire de leur temps. Alfred de Musset (avec Gamiani ou Deux nuits d'excès) ; Guillaume Apollinaire (avec Les Onze Mille Verges) ; Louis Aragon (avec Le Con d'Irène) ; Anaïs Nin (avec Les Petits Oiseaux)... Au reste, tous devinaient bien que - sous leur propre nom ou sous une identité d'emprunt- ils laisseraient dans leur bibliographie une pièce subversive et infamante, qui serait inévitablement écartée de la postérité pédagogique. Bannissement fort regrettable pour les jeunes générations, car à l'âge où la sensualité s'éveille loin des textes sages du Lagarde & Michard, ces écritures de la jouissance sont de celles qui communiquent une certaine jouissance de l'écriture. Il nous aura donc fallu attendre longtemps avant de découvrir ce fabuleux roman d'André Pieyre de Mandiargues, publié en 1954, sous le pseudonyme de Pierre Morion. L’anglais décrit dans le château fermé fut interdit en 1955 et valut à Régine Desforges, son éditrice, une inculpation d’outrage aux bonnes mœurs.

"L’ouvrage raconte la dernière orgie de M. de Montcul, un anglais aussi excentrique que sadique et blasé, qui s’est retiré dans sa résidence de Gamehuche, en Côte de Vit. Dans les caves du château sont entreposées des centaines de tonnes d’explosifs et Montcul déclare dès le début du récit qu’il fera tout sauter « à la première fois qu’après avoir bandé [il ne sera] plus capable de jeter du sperme ». S’en suit une soirée où les excès les plus invraisemblables se produisent et qui se termine, comme vous le devinez, par « l’éjaculation grandiose » du château."
"Un livre par moments insoutenable, dominé par l'inquiétante figure sadienne du libertin Montcul, et porté par une langue éblouissante, où le sadisme et un humour d'une qualité très particulière sont poussés à la dernière extrémité. Jamais l'érotisme et l'alliage de cruauté et de volupté, qui sont, avec l'amour de la mer et des crustacés, deux composantes essentielles de l'univers de Mandiargues, n'ont atteint de tels sommets, ou de tels abîmes."

Trois choses très justes sont à retenir de ces descriptions du roman de Mandiargues, glanées sur le net, c'est le jugement de valeur sur le style "une langue éblouissante", le caractère "invraisemblable" du récit et la tonalité, soit "l'humour". Ces trois éléments permettant de quitter assez rapidement le décor sadien pour entrer dans la scénographie excessive et grotesque qu'affectionne Mandiargues. Exercice de style pornographique donc, où le baroque l'emporte toujours sur le réalisme de la cruauté.

19.11.07

Georges Picard - Le bar de l'insomnie

"Trois personnages, deux hommes, une femme, se retrouvent somnambuliquement, soir après soir, dans un bar. Soustraits à la routine immémoriale du rythme biologique, ils ne dorment plus. Ils sont passés du côté des fantômes, traversant les nuits sur le qui-vive et les jours au jugé. Charlie, le barman manipulateur, Erda, la maîtresse paradoxale d’un amant qui dort toujours, et le narrateur, errant pendant la journée dans Paris sous le coup d’une confusion mentale qui lui fait perdre jusqu’à son identité, forment, selon son expression, une sorte de « triade mythologique ».
L’Insomnie est ici la matrice d’un récit ironique où le narrateur partage une amitié muette avec un Vampire, des coups avec des passants et des propos désabusés avec ses compagnons de bar, dans l’attente d’une révélation sur le sens de cette veille perpétuelle." Résumé extrait du site de José Corti.

On a tout à gagner à la lecture d'un récit de Georges Picard, tout d'abord parce que cet auteur contemporain qui semble affectionner plus volontiers l'autobiographie, l'essai philosophique, nous fait rarement le plaisir d'un roman. Et très étrange en plus, ce roman, animé par les figures du songe et du fantastique, en littérature (le passage du grimoire) comme au grand écran (la séance de cinéma, Nosferatu).
Le postulat du récit est assez simple, et le narrateur l'expose dès les premières pages : l'insomnie modifie la perception du monde, crée “…une sorte d’irritabilité doublée d’une lucidité seconde grâce à laquelle je déchiffre rapidement des significations habituellement cachées aux gens qui dorment bien”. Voici notre héros dans un état second, où il devient le double de lui-même : “Tout concourait à me prouver que j’étais assis entre deux identités, position des plus inconfortables dont la moindre des conséquences est de vous empêcher de dormir. Je prononcai le mot : dédoublement”.
Mais cet état second n'est pas venu comme ça. Picard joue avec le souffle et le vent, car il y a des des bourrasques et des râles qui ne sont pas anodins dans cette histoire : un Nosferatu essoufflé, un barman à la voix asphyxiée. On étouffe en plus d'être insomniaque :
“Je respirai à fond, mais à chaque inspiration, je sentais comme une chute intérieure. On aurait dit que mes organes tombaient dans la cage thoracique.” Qu'on se souvienne du Ruah hébreu (le souffle de vie), du Pneuma des grecs ; à ce stade le narrateur est passé dans un autre monde, celui des ombres, du rêve et des morts, là où le Ruah n'a plus cours.
“Depuis le début de mes insomnies, j’étais extrêmement sensible au climat. plus encore que la pluie ou le soleil, c’était le vent qui me semblait de première importance, comme si son orientation et sa force influençaient l’état atmosphérique de mes pensées. Je me souvins de ce vent chaud, tout à fait inhabituel, qui s’était mis à souffler devant le cinéma (…) Nul doute que le vent était un acteur à part entière dans la théatralisation de mon insomnie”.
Je vous laisse découvrir les tribulations du narrateur - ses commentaires ironiques, ses remarques au vitriol - dans un monde privé d'air symbolique et vu dans un état de conscience modifié : juste notre monde, une société de moutons soi-disant éveillés.


Le Bar de l'insomnie, Georges Picard, José Corti, 224 pages.

28.6.07

Vitold de Golish – 15 ans d’aventures aux Indes


Autant le dire tout de suite, si vous ouvrez un de ses nombreux récits d’expédition aux Indes (le pluriel a une délicieuse saveur dixneuviémiste), vous n’y trouverez ni la profondeur d’analyse ethnographique d’un Marcel Mauss, ni le dessin magnifique d’un Delacroix, ni le talent et l’érudition d’un Morand pour transfiguer ses voyages extrêmes-orientaux en vastes fresques historiques.

C’est donc que l’attrait de Golish est ailleurs. Il y a d’abord l’homme : un aventurier-dilettante, vivant - à l’autre bout du monde - de l’incertaine générosité d’éditeurs français, comme lui amoureux de la beauté des temples et de l’architecture (et pour qui il reproduit des bas-reliefs, calque des fresques au cordeau, envoie des photos par paquets) : le job de base. Les subsides viennent à manquer ? Qu’à cela ne tienne, le voici à point nommé invité par quelque grand rajah, ailleurs embauché comme architecte urbain (histoire de se refaire) ; ou encore installé auprès de moines bouddhistes et vivant 6 mois durant à leur rythme.

Il y a ensuite le rythme : car ce type ne se prend pas pour un ethnologue, c’est juste l’arpenteur pressé d’une civilisation mythique. Le voilà donc qui repart, traverse l’Inde en train, tombe sur des rituels, se fait grand reporter d’un jour, prend l’avion pour rejoindre encore un Maharajah et le suivre dans ses fastueuses pérégrinations, mi-confident, mi-profiteur. Deux jours après il affronte les flèches de tribus sauvages ; trois chapitres plus loin, l’attaque d’éléphants, et ainsi s’ensuivent d’innénarrables aventures toutes plus pittoresques les unes que les autres et qui ont probablement fait palpiter l’imaginaire des lecteurs du Reader’s Digest dans les années 60. La narration aborde tous ces sujets avec simplicité, restituant l’étonnement, les craintes, l’émerveillement, et toujours cette extraodinaire diversité sociale et cultuelle de la civilisation indienne, expliquée avec une discrète érudition.

Au fond, c’est le naturel et l’infatigable vitalité aventureuse de Golish qui plaît, cette image d’un temps où un homme passionné, ayant pour seules ressources 3 sous et un paquet d’audace, pouvait encore en découdre avec l’exotisme. Un des derniers explorateurs, à la fois de notre temps (la technologie l’accompagne : appareils photo sophistiqués, véhicules en panne...), et d’un temps aujourd’hui révolu, car les chasses au tigre, les Rolls plaquées or et les cours princières ne se voient plus qu’à Bollywood. Alors rien ne lui plaît plus que de se poser quelque part, capter l’instant (la vie et les mœurs des communautés) ou la durée (les temples millénaires), brosser à gros traits un tableau local ; puis repartir, découvrir, encore plus loin, Srinagar, cette ville aux jardins flottants ; et encore plus loin cette peuplade isolée dont on dit qu’elle possède les plus beaux temples….

22.5.07

François Muir - Monsieur Rutil


François Muir est un auteur belge, né en 1955, dont l'univers narratif est vraiment extraordinaire. Il a pour moi la véhémence d'un Calaferte, tiraillé entre André Breton et le marquis de Sade. Je crois que là, ça pose bien le style.

Monsieur Rutil, vigile de son état, exerce en silence une surveillance clinique du monde ; mais en pensée, il est démiurge de la parole, d'un flux intérieur des mots, portés au rouge, expulsés dans un mélange troublant de souvenirs, d'obsessions, de visions surréelles.
Monsieur Rutil est un roman sur le multiple. Le narrateur se dédouble au féminin ; qui sont ces deux mystérieuses voisines portant son nom et avec lesquelles il entretient un rapport non moins mystérieux ? Il se multiplie, traverse les âges, les peuples, les métiers, dérivant entre les voix qui se pressent dans sa conscience comme autant de courants dans un rapide.
Aussi le rythme du récit est-il torrentiel, tout entier traversé par ces courants : courant cosmique, générateur de l'univers, courant de la semence, générateur des hommes, courant du sang, générateur de la folie meurtrière ; enfin le courant suprême, celui du Verbe, car Monsieur Rutil est vigile, il exerce une surveillance sans relâche du Verbe.

François Muir, Monsieur Rutil, Ledrappier, 1987, 144 pp. accessible ici.

22.4.07

Albert Sanchez Pinol - La peau froide


La quatrième de couverture annonce un succès éditorial en Espagne, un prix (Ojo Critica de Narrativa) en 2003, et une traduction en vingt langues. Généralement, ces références ne me suffisent pas pour me jeter aveuglément dans une lecture, et parler d'un ouvrage d'une telle notoriété constitue une nouvelle entorse au principe de Martian Shaker. Mais il se trouve que ce roman est fantastique, au sens du compliment et du genre littéraire. Ces deux qualités réunies méritent un traitement d'exception. D'autre part ce récit d'Albert Sanchez Pinol est excellement traduit par Marianne Millon, ce qui ne gâche rien au plaisir de la découverte du texte : on y trouve l'intensité des contes d'horreur lovecraftiens mêlée à la qualité d'écriture des Stevenson et autres grands auteurs de récits d'exploration et d'aventures d'une époque révolue. Celle de La peau froide est située à la fin du XIXème siècle ou au début du XXème, période d'activisme des Irlandais en quête de leur indépendance ; période où le narrateur, profondément écoeuré des luttes sanglantes auxquelles il a participé jusqu'au péril de sa vie, décide de s'installer pour une année - en tant que climatologue - dans cette île perdue de l'Atlantique sud. Là il découvre à ses dépens et dès la première nuit que l'îlot est envahi chaque soir (variation autour du thème du vampire) par des dizaines de créatures marines anthropomorphes qui assaillent sa fragile habitation. Pour seule compagnie humaine, un mystérieux voisin, gardien de phare, doté d'un grand corps de phoque entièrement poilu et subtilement dénommé Battis Caffo (bathyscaphe : comme si sa nature entière était d'être "submergé" chaque nuit par le flot de ces assauts monstrueux). Il devient son frère d'armes, "par la seule force de la mitraille, tant l'extravagante culture humaniste de l'un (le narrateur) le dispute au pragmatisme obtus de l'autre." Mais une sirène aux yeux d'opale, servant de domestique et d'exutoire sexuel, ébranle leur fraternité belliqueuse. Ce ne serait qu'un excellent récit fantastique si les choses en restaient là, et si la formation d'anthropologue de Sanchez Pinol, contaminant le discours du narrateur, ne venait jeter un doute sur le caractère monstrueux de cette horde sauvage. Avec un art consommé du suspense, Sanchez Pinol y dissèque la peur de l'autre, la violence de nos instincts, l'engrenage absurde et cruel de la guerre. Je vous laisse découvrir la suite, car La Peau Froide est un roman dont le flamboyant imaginaire gothique vous saisit à la gorge dès les premières lignes.

Albert Sanchez Pinol, La peau froide, Actes Sud Babel, 2006, 259 pp., accessible ici

In this grim, H.G. Wellsian fable, an unnamed European of unspecified nationality is hired to spend an unspecified mid-20th-century year logging wind conditions on a tiny Antarctic island. Anticipating solitude, the bookish young man soon discovers that he has a neighbor—the pathologically reclusive Gruner—and that each night, the island is overrun by humanoid killer amphibians. He and brutish Gruner—who has tamed a "toad" of his own—join forces, killing monsters by night and fornicating with Gruner's pet by day. Inspired by the creature's ability to laugh and cry—to say nothing of her perky breasts, knack for housework and wordless submissiveness—the narrator begins to think of the cold-blooded creatures as human. When he tries to befriend them and their children, his efforts pacify the humanoids, but not Gruner; the hopeful idyll ends when the older man launches a last suicidal effort to exterminate the "monsters." Gruner's death plunges our hero into a rut of battle, drunkenness and bestiality so complete that when his replacement arrives, he has become as feral as Gruner was before him. Sentence by elegant sentence, Piñol's first novel offers a tightly crafted allegory of human brutality both fascinating and repellent.

Albert Sanchez Pinol, Cold Skin, Farrar, Straus and Giroux, 2005, 192 pp., available here

14.3.07

André Pieyre de Mandiargues - L'oeuf dans le paysage

Savez-vous que dans le domaine du mobilier industriel, parmi les critères de fabrication des placages de bois pour les meubles, les plateaux, les planches dont on fait la table ikéale, il y a l'absence de noeuds (ces déformations de la substance ligneuse notamment du tronc) ?. Les consommateurs veulent des plateaux unis, des motifs lignés et monocordes. La déformation est devenue imperfection.


Les vitres et carreaux derrière lesquels nous observons le monde moderne, de fabrication industrielle contemporaine, présentent de la même façon une transparence uniforme, impeccable et lassante.
Pour ma part, je jubile à l'occasion devant ces grandes fenêtres de maisons anciennes et d'hôtels particuliers (non encore changées), où le verre semble avoir été coulé de manière artisanale, en une nappe d'épaisseur et de densité inégale. Car on y trouve ces fameux noeuds de verre, petits fuseaux qui créent - lorsqu'on y approche l'oeil - une amusante distorsion du paysage, tant il est vrai que le réel donne rarement le plaisir de se plier sous nos yeux. C'est l'occasion de citer à ce sujet deux jolies pages d'André Pieyre de Mandiargues, qui nous incite à garder ce salutaire point de vue sur le monde, dans L'âge de craie.




André Pieyre de Mandiargues, L'âge de craie, NRF Gallimard, 1967, 226 pp. accessible ici.

8.2.07

François Augiéras - L'apprenti-sorcier

Ce qui a consolidé mon goût pour cet auteur, c'est que presque tous mes plus proches amis lecteurs - et plusieurs partageant mes goûts - n'ont pas apprécié ce livre. Il y avait donc là soit quelque chose de vraiment dérangeant qui m'échappait, soit une beauté secrète qui leur échappait. Aujourd'hui l'interprétation qui me convient le mieux est qu'il y a une beauté "secrète" et "dérangeante" dans l'écriture de François Augiéras.
Je repars de ces deux qualificatifs qui me semblent caractériser assez bien les textes d'Augiéras : une beauté "secrète" et "dérangeante", qui s'impose d'emblée dans L'apprenti-sorcier via, notamment, le thème de l'homosexualité. Une homosexualité dérangeante - a fortiori parce qu'elle concerne des mineurs - donc secrète aussi et condamnée par avance, découverte dans la volupté du fouet et des caresses, reçues d'un prêtre, chez qui l'adolescent narrateur est en apprentissage. On peut difficilement faire plus dans la provoc' ; pour quoi ce texte est resté inédit jusqu'en 1964, année où Jacques Brenner l'exhume et le fait éditer. Mais ce thème n'est en définitive qu'un prétexte justifiant l'éloignement progressif (des protagonistes) de la société et des passions ordinaires. Car, comme dans "Un voyage au mont Athos", cette vie d'ermite fait du plaisir une expérience personnelle mystique. Dans "L'apprenti-sorcier" l'apprentissage deviendra initiation à une sorcellerie qui ne se nomme jamais, une connaissance animiste et panique des éléments : source pure où l'adolescent va déposer son âme, feu de bois et fers portés au rouge dans la nuit, appelant des présences invisibles. Le récit de ces échappées buissonnières s'épure en une ode à la beauté de la campagne, des sources et des fleuves (le Bateau Ivre n'est pas si loin), vibrant à l'unisson des forces magiques de l'amour et de la nature.

En illustration, ces quelques pages :






C'est en survolant récemment le profil d'un de mes visiteurs, au pseudo très augiérassien, que je redécouvre cet auteur mal connu et en définitive assez mal aimé (dans mon expérience), qui a donc lui aussi sa place chez Martian Shaker.



François Augiéras, L'apprenti-sorcier, Les Cahiers Rouges - Grasset, 1995, 140 pp., accessible ici

1.2.07

Yves et Ada Rémy - Les soldats de la mer


Ce couple de cinéastes institutionnels signe avec "Les soldats de la mer", en 1968, quelques unes des plus belles pages du fantastique français contemporain.
Le livre est paru initialement chez Julliard (mais on peut voir ci-dessus les 2 rééditions suivantes, dont la dernière au Fleuve Noir) ; c'est un roman sous forme de dix-sept nouvelles qui se déroulent sur une Terre parallèle : il y a deux lunes, et les vampires y sont réels. Revenants, doubles, failles temporelles, spectres en attente de funérailles décentes, forêts pétrifiées, lacs ensorcelés etc. On est vraiment au coeur d'un fantastique digne d'un Hoffmann, d'un Borges ou d'un Buzzati. Une "Fédération" regroupant des cités-états aux noms mi-allemands mi-français (Marienbourg, Lauterbronn, Ozmüde) n’a de cesse de s’étendre, et ce monde est donc un monde militaire, dont les héros sont généraux, colonels ou lieutenants. Les premières nouvelles nous introduisent petit à petit dans cet univers différent, qui prend bientôt toute sa cohésion par allusions successives. Par deux fois existera un contact avec le "vrai" monde, le nôtre. L’intérêt va croissant, tout comme le nombre de pays englobés par la très belliqueuse Fédération. Jusqu’à ce qu’elle tombe sur le "petit village irréductible", ici quelques îles insoumises. Leur reine expliquera alors pourquoi il s’agit d’arrêter l’expansion et, surtout, révélera les fondements du monde des "Soldats de la mer". Voici pour la thématique d'ensemble.

Sur le plan stylistique, on découvre assez vite la belle qualité d'écriture du couple Rémy. Une écriture sèche, précise, intrépide, et toujours imagée. Peu narrative, le plus souvent en dialogues, autour de personnges hauts en couleurs, décrits avec un luxe de détail et de lexique militaire dixneuviémiste ; éminemment scénaristique, donc, cette plume qui n'est jamais loin de l'oeilleton d'une caméra. Cela donne au récit le rythme du montage visuel, et une délicieuse saveur aventurière qui crée rapidement l'addiction à leur univers. La dernière édition (au Fleuve noir) nous fait profiter, après Les soldats de la mer, de 6 nouvelles fantastiques - notamment "Le roi d'arbres", dont j'extrais ici quelques pages.

3 aventuriers peu scrupuleux sont à la recherche d'un trésor de diamants dans la jungle sud-américaine. Ils tâtonnent à la recherche du site durant plusieurs jours, s'enfoncent dans des régions reculées...





Yves et Ada Rémy, Les soldats de la mer, Pocket, accessible ici.