Un ami m'a offert il y a deux mois le beau livre de textes et de photos de Caroline Barraud. Son périple est un voyage de cinq semaines - effectué durant l'hiver 2002, avec un guide (Diki) et un chauffeur (Tumé), à travers les hauts plateaux tibétains. Quant au Losar, il s'agit du Nouvel an, fêté en "février" 2129 selon le calendrier lunaire tibétain. Je le feuillette à nouveau ce soir, à l'aune des persécutions qui continuent de dégrader la vie et la liberté du peuple tibétain. Mais le propos de Caroline Barraud est ailleurs. Sa relation de voyage reste centrée sur les rencontres humaines, à Lhasa, dans les villages, les chemins de montagne, sur la découverte des coutumes, des pratiques alimentaires, religieuses. Si bien que la lecture en est agréable, qui mêle la simplicité d'une description quasi ethnologique à des moments de forte empathie (les rencontres), de contemplation (la nature) et de pure poésie visuelle (les photos sont superbes). Et si le point de vue de Caroline Barraud a le mérite d'éviter de tomber dans le misérabilisme ou la victimisation, on peut se demander pourquoi son récit passe quasiment sous silence la souffrance culturelle et politique de cette société, une souffrance qui pourtant ne date pas d'hier. L'expérience de Caroline Barraud et le document qu'elle en rapporte n'en restent pas moins une initiative belle et courageuse, loin des clichés touristiques, qui nous fait vivre de plus près le quotidien des Tibétains.
Tibet au coeur du Losar, Caroline Barraud, Editions CBarraud, 256 pp.
Le livre a été édité à compte d'auteur, et une partie des revenus servira à aider les enfants d'une école de village. Vous pouvez joindre Caroline Barraud par mail à l'adresse : cbaraud@free.fr.
Feelin'Funky est le second album de cette formation kenyane des années 70 (il a été réédité en LP sous le nom Independance). J'en avais sélectionné un extrait dans le programme AfriCasting Groovz ; voici tout l'album, où le groupe tricote un afrofunk dans la droite lignée de James Brown : chant rauque, cris et éructations de rigueur, cuivres exubérants et riffs de guitare énergiques (
I want you, qui ne déparerait pas chez les JB's). Mais la tonalité musicale reste très africaine, lorgnant du côté de Fela, avec quelques jams de percussions terribles (
Something in mind).
Matata leaned mightily on the JBs for their groove, and laid out a heavy, rock solid variation on JBs funk with an African percussion base of congas and bongos at the core. The horns take a more Afrobeat tack, too, with punchy blasts and solos peppering the numbers. The band had obviously tried to make a move to acroos to some of the sounds coming out of America at the time. As another reviewer has said, the JB's are a clear influence on them. But they maintain an African feel particularly with Percussion which has more in commone with Fela Kuti in places, and also some of the guitar work. Abrupt and loud, but harmonius guitar riffs.




Yokoo Tanadori, né en 1936, s'est imposé au Japon dans les années 60 en inventant un style dit Cosmic pop, qui mêle l’art traditionnel des estampes à celui du Pop Art. Mais ce qui le rend particulièrement attachant n'est pas le portfolio de ses oeuvres graphiques ou publicitaires, c'est son côté cousin nippon de Martin Parr, soit cette pratique fascinante de collectionner les cartes postales. Chacun ses obsessions, Martin Parr a fait sa niche dans le kitsch seventies, Yokoo tripe sur les chutes d'eau du monde entier. Elles ont été rassemblées dans un grand livre publié en 1996, avec une poignée de photos mises en exergue pour leur étonnant symbolisme sexuel. Femmes fontaines, vulves de pierre, jaillissements écumeux, la nature de Tanadori Yokoo nous parle de sexe et d'effusions.
Tanadori Yokoo,
"Waterfall Rapture, Postcards of Falling Water", My Addiction, My collection, My edition, Shinchosha company Publishers, 1996.

Avant d'accompagner Nicole Willis de leur rythm'n blues classieux (vogue des black divas en rivalité depuis quelques années, j'ai nommé Sharon Jones & the Dap Kings, Amy Winehouse...), les Soul Investigators brassaient un groove plus sauvage, poisseux de sexualité jamesbrownesque, au sein de "Calypso King & the Soul Investigators". Ce combo finlandais (qui a dit que ces gens était glaciaux ?), purement instrumental, est édité chez Soul Fire, le label de Phillipe Lehman, dédié aux
revivalists d'un funk lo-fi, primal, à la croisée de Mickey & The Soul Generation et des Meters... Voici donc Home Cooking, création 2004, qui semble tout droit sorti des bacs de trouvailles rétro de Keb Darge. Bon d'accord, c'est un peu répétitif, moins bien arrangé que chez Nicole Willis, mais les amoureux des New Mastersounds, et du gros son funk en auront pour leurs oreilles. C'est chez
Le Club de Rock.
En écoute
Home Cooking part.2.
Calypso King & the Soul Investigators were the first band to issue a full-length album on Soul Fire, and like many of the groups in Lehman's orbit, their origins were unlikely: a Meters/J.B.'s/MG's-styled instrumental funk band from Helsinki, Finland. All the members played in other bands; guitarist Pete Toikkanen was in a garage rock group called the Paisley, while organist Antti Maattanen, bassist Sami Kantelinen, and drummer Jukka Sarapaa all played in Mood (aka Maor Presto). Forming in 1998, the group issued a couple of 45s before hooking up with Lehman; after a debut single on Soul Fire in 2000, "Compin' and Smokin'," they recorded their debut full-length, Soul Strike! which was released in 2001. The Soul Investigators subsequently recorded for their own Timmion label with a newly added horn section, featuring trumpeter Eero Savela, trombonist Erno Haukkala, and saxophonist Lasse Tolvanen.

En 1914, Gaspar Bernat, résidant en Hongrie, dépose le brevet suivant, une chemise destinée à empêcher l'onanisme, et caractérisée par :
1°) Des manches cousues à la chemise sur une longeur convenable et couvrant les bras jusqu'au bout des doigts ;
2°) Des parties rigides prévues sur le devant de la chemise et allant de la région de la poitrine jusqu'aux jambes, de manière à toujours dépasser les rotules ;
3°) La combinaison sur la chemise sur la chemise des manches cousues en 1° et des parties rigides prévues en 2°.
La ressemblance avec une camisole de force est édifiante. Folie, masturbation, même combat d'une morale de la constriction contre les épanchements.
In "Brevets d'invention tout à fait insolites",Tchou, 1968, 145 pp.

Joli album passé inaperçu dans la production (un peu trop) pléthorique de ce musicien américain. Richard Bone, né en 1952, a commencé par réaliser de nombreuses bandes son dans le domaine du théâtre expérimental. Il crée son propre label, Quirkworks en 1991, afin de pouvoir donner plus librement forme aux paysages sonores (souvent des planances électroniques) qui l'habitent. Curieusement il est resté en dehors de la vague ambient qui a déferlé à cette époque avec The Orb, System 7, Biosphere, et autres neveux de Brian Eno biberonnés à la techno planante. Mais Richard Bone déroute et il est rarement là où on l'attend. Le voici donc furetant sur les terres des musiques latines et du West Coast Jazz, cherchant à y introduire ses climats ambient (Flanger reprendra ces recherches avec plus d'audace 5 ans après). Première incursion avec
Metaphysical Mambo (1996), puis dans la bossa nova avec l'album
Electropica (en 1998) enfin dans le jazz lounge des années 50-60, avec
Coxa (en 1999), hommage appuyé aux vibraphonistes Cal Tjader, Dave Pike, au producteur Creed Taylor et à l'ingénieur du son Rudy Van Gelder. Si les machines et samples de studio (notre ami Bone est tout seul aux commandes) ne prétendent pas tenir la comparaison avec les pointures citées plus haut, ce
tribute d'un électronicien venu d'une autre planète musicale n'en reste pas moins intéressant, en ce qu'il distille une certaine inquiétude dans ce salon de massage musical pour loungers nostalgiques.
En écoute
Dido.
Richard Bone shows a deeper and more mature approach to his work and the constant ability to reach into uncharted territory with his compositions is rewarding. Listening to Coxa is like entering a smoke-filled sleaze bar with its requisite gritty lounge music. Coxa (Quirkworks, 1999) is a vastly improved version of Electropica. Bone keeps swinging between ambient music and this electronic pop-jazz format. No doubt this is a "lighter" genre, but Bone achieves a superb sense of elegance and psychological depth with Garden and 47 Youth Street. Even the mellow singalong themes of Playa Six and Dragneta My Love, while anchored to a simple refrain and too friendly to cocktail music, suggest subliminal moods. This is an album full of surprises, including a faithful revival of the big-band sound (Almorita Dive and What If). It stands as Bone's masterpiece in the "popular" genre..
Mon rédac’ chef, le Martian Shaker, me l’avait bien dit « je veux de l’I-N-É-D-I-T, quelque chose qui nous fasse redécouvrir des richesses passées. » En entrant dans l’exposition consacrée à ‘Réalités’, j’avais trouvé là mon sujet. Peut-être parce que ce magazine, publié de 1946 à 1978, trônait parfois sur la table du salon de mes grands-parents et que certaines de ces couvertures m’étaient vaguement familières. Mais aussi parce que les photographies exposées dégageaient une force poétique remarquable, tant les clichés noir et blanc de la première époque (1946 – 1965) que les photos systématiquement en couleur à partir de 1965.
Ce luxueux magazine de reportage, inspiré du magazine américain ‘Life’, se définissait comme « un observatoire du monde », et était diffusé par abonnement à un public qui prenait son temps pour lire, et digérer, cette information. Produit atypique, le journal associait un regard quasi ethnographique, évitant les parti-pris, et des sujets éclectiques, loin de l’actualité immédiate. Paraissant sur un rythme mensuel, le magazine ne pouvait en effet traiter des sujets les plus ‘chauds’, quand certaines photos étaient publiées jusqu’à 3 mois après leur prise.
Journalistes et photographes bénéficiaient d’une grande liberté dans la conduite de leurs reportages, et les reporters partaient loin et longtemps. Mais ils se devaient de conserver un regard objectif dans leurs articles, restant en retrait et écrivant peu à la première personne. Les articles n’étaient pas concentrés sur l’essentiel, le rédacteur pouvait prendre son temps, voire digresser ; certains textes se finissaient même par le mot ‘Fin’. Les reporters de ‘Réalités’ parcouraient le monde pour délivrer des articles permettant au lecteur de se faire sa propre opinion, et comportant reportages, descriptions, expériences vécues, témoignages, mais aussi chiffres et faits. Le rédacteur en chef, Alfred Max, avait en effet découvert aux Etats-Unis avec Gallup l’usage des sondages dans la presse, et il utilisait les faits et statistiques pour dresser un portrait sociologique de la France.
A ce journalisme d’observation s’ajoutait une volonté de favoriser la création, française notamment, en publiant des auteurs, de Michel del Castillo à Raymond Aron ou Claude Lévi-Strauss, des articles sur l’art abstrait ou en laissant carte blanche à des artistes – comme cette couverture confiée à la toute jeune Agnès Varda.

La maquette faisait la part belle à l’image et mettait en valeur les clichés de l’équipe de photographes salariés ou ceux de grands noms de l’époque. Les photographes étaient les vraies stars du magazine, et s’y imposèrent au fil des numéros. Les images choisies par le directeur artistique, leur mise en page donnaient à ce mensuel un style particulier, unique même, mélange d’objectivité statistique et de mise en scène, qui allait au-delà de la recherche du scoop et de l’image prise ‘sur le vif’.
‘On allait parfois là il ne se passait rien, si j’ose dire. Echapper à l’actualité, ou à ce que l’on nomme l’actualité, et qui est bien souvent un rideau de fumée tragique qui dissimule le réel profond, c’est une chance.’ Edouard Boubat, photographe pour ‘Réalités’ de 1951 a 1967.
Les textes, reflet des valeurs bourgeoises et de l’esprit des années 50-60, fleurissaient de remarques qui peuvent maintenant sembler naïves, voire désuètes. Par exemple ‘la vie harassante et courageuse de la mère de famille’, ‘ses travaux et ses récompenses’ (Déc. 1955) ; ou encore dans ‘A quoi rêvent les jeunes filles de seize ans’ - Oct. 1956, article qui décrit le quotidien de Marie-José, on peut trouver des phrases telles que ‘La carrière d’épouse et de mère leur paraît préférable à n’importe quelle autre. (…) Parents et éducateurs peuvent se réjouir : ils ont fait d’elle un être profondément sérieux et pondéré. Avec elle, la France sera sûrement en de bonnes mains.’ Même si la règle était l’objectivité maximum, les articles, par leur mise en page, leur choix iconographique ou leur titre, laissaient apparaître le constat fait par le reporter. Les exemples sont nombreux, ‘Alger dans la tourmente’ (nov. 56), ‘Un pays où les Blancs combattent le dos au mur’ (sur l’Afrique du Sud, jan. 58), ‘Franco aux abois, l’Espagne crucifiée prie pour la fin du petit monde de Don Caudillo’ (mai 59), ‘Grandeur et misère du paysan espagnol’ Michel del Castillo, fév. 58… Ton dramatique et prise de position peu habituels à notre époque où les dépêches d’agence et l’information en continu ont imposé au traitement de l’actualité un style descriptif et loin de l’analyse.
Autre époque, autre style, toujours : des titres tels que ‘Bénarès, la ville sainte aux rites horribles et magnifiques’, ‘La vie rude et mouvementée du vétérinaire de campagne’, ou encore ‘La vie ingrate et magnifique du médecin de campagne’ témoignent de l’esprit d’une époque. Une génération qui n’avait pas encore fait le tour du monde devant son petit écran ou via des vols ‘low cost’, et qui s’enthousiasmait pour ce qui aujourd’hui nous paraîtrait juste banal.
‘Réalités’ a su dépeindre le réel avec force et poésie, mettant à l’honneur l’honnêteté intellectuelle. Une attitude pas si répandue aujourd’hui, quand la recherche du ‘scoop’, la juxtaposition d’images avec des faits bruts, transforment le journaliste en simple narrateur qui décrit l’actualité plus qu’il ne l’analyse.
'Réalités’ est une exposition de la Maison Européenne de la Photographie, à Paris jusqu’au 30 mars.