9.1.08

Maurice Tranchant de Lunel (1869-1944) - Aquarelles

Je nourris une véritable fascination pour les artistes aventuriers (peut-être est-ce que je ne suis ni l'un ni l'autre), ceux dont la vie s'incarne à la fois dans le verbe et l'action, dans la liberté pure de la praxis et le savoir-faire de la poiesis. Sur ces personnages hors du commun rayonne la figure tutélaire et mythique de Rimbaud, débarquant à Marseille, gangrené de sa vie de contrebandier abyssin. Et comme tout a été dit des plus célèbres créateurs expéditionnaires, Martian Shaker préfère révéler quelques talents plus obscurs : l'intrépide Carlo Mollino, sur les pas de son aîné italien D'Annunzio ; Isabelle Eberhardt, sillonnant l'Afrique du Nord déguisée en bédouin ; l'infatigable chroniqueur des Indes Vitold de Golish, ou le peintre orientaliste Jean-Léon Gérôme...
Toujours en matière d'orientalisme, il faut faire une place aux aquarelles marocaines de Maurice Tranchant de Lunel, diamants de la même eau que celles de Delacroix, et complètement méconnues ; comme le bonhomme, du reste, personnage haut en couleurs, architecte de formation, artiste peintre, ami de Cocteau, écrivain, aventurier, opiomane et homosexuel, pour faire bonne mesure de scandale.


"Edmond Maurice Tranchant est fils d’un chercheur d’or parti aux Etats-Unis. Il a décidé de rajouter « de Lunel » a son patronyme en vue de se distinguer des autres «Tranchant». Adolescent, il rentre au collège de Eaton puis à Oxford. Il devient l’ami de Rudyard Kipling. En février 1888, il est admis à l’Ecole des Beaux-Arts à Paris, section architecture. Il est l’élève de Eugène Georges Debrie (1856, Paris-diplomé en 1881).


En 1896, il rentre à l’Académie Jullian. Il devient ensuite peintre aquarelliste. Entre 1898 et 1899, il voyage au Sénégal et en Guinée. Il participe à la décoration du pavillon du Sénégal à l’exposition coloniale et universelle de Paris en 1900. Entre 1900 et 1905, il est architecte à Nice. (...). C’est un grand voyageur. Il visite la Perse. Il fait aussi le tour de la Méditerranée sur le Yacht, Le Saint Alma. En 1902, il est à Fès, au Maroc. En 1908, il séjourne encore une fois dans l’empire Chérifien. Il se rend à Tanger, puis à Fès et dans la Chaouïa. Cette même année, il est invité par le sultan Abd-el-Aziz à rester auprès de lui à Rabat. Par une lettre du 26 octobre 1909, il demande une mission gratuite au Ministère de l’Instruction Publique et des Beaux-Arts afin d’y faire des recherches sur l’histoire de l’art aux Indes anglaises, en Birmanie, au Siam, en Indochine et en Chine.



En novembre 1909, le ministère des colonies lui accorde une mission gratuite pour voyager en Indochine, plus précisément à Angkor et au Tonkin. Il s’y rend en mars 1910 après avoir passé janvier 1910 aux Indes et février 1910 en Birmanie .. L’année suivante il est de nouveau au Maroc, à Fès. Après la signature du Protectorat, il voit la capitale chérifienne en révolte. Une grande partie du Mellah est détruit. Le 21 mai 1912, il rencontre le Général Lyautey, tout juste investi de sa charge de Commissaire résident général du Maroc."



Maison de convalescence de Salé, peinte par Tranchant de Lunel, 1913

En 1914, Lyautey est à l’origine des lois générales de classement et de protection de la cité médiévale de Fès. Il va sauvegarder la ville impériale, en laissant intacte l’architecture des maisons, des fontaines, des medersas, des foundouks. Cette tâche est réservée à Joseph de la Nuzière, et notamment à l'ami «intime» de Lyautey, Tranchant de Lunel. Ce dernier fut nommé surintendant aux Beaux-Arts et aux Monuments historiques, charge qu'il assumera de 1912 à 1924, restaurant de nombreux monuments, tels que la porte de la Kasbah des Oudaya, qui était restée longtemps murée et servait de prison (Rabat, 1916).


"En 1920, le général Gouraud réclame la présence de Tranchant auprès de lui en Syrie afin de mettre sur pied un inventaire des Monuments historiques syriens et libanais identique à celui du Maroc . En juin 1921, il fait partie de la commission de l’exposition économique de Damas. Il est de retour au Maroc en septembre 1921. Il réside au pays chérifien jusqu’en 1923. A cette date, il écrit et fait publier l’ouvrage "Maroc, au pays du paradoxe" afin de se justifier de son action au sein du service des Beaux-Arts au Maroc."
L'ouvrage est préfacé par Claude Farrère, fils de militaire colonial, lui-même officier de marine, écrivain, dont un recueil de nouvelles intitulé Fumée d'Opium, est tout entier consacré aux affres et délices de la boulette grillée. Entre la fin du XIXème et jusqu'en 1914, s'introduit en Europe, par les marins et les voyageurs, le goût de cette drogue d'Extrême-Orient. Tranchant aurait installé en France, dans sa demeure familiale, un décor orientaliste (à la manière de Pierre Loti) et une fumerie d'opium.
"C'est Claude Farrère également qui publie en 1922 dans Les hommes nouveaux, l’histoire romancée de Maurice Tranchant de Lunel, en lui attribuant le pseudonyme de Tolly L’artiste signe souvent ses aquarelles du nom d’emprunt «talby», qui veut dire l’étudiant en arabe.(...)


"De retour en France, Maurice Tranchant de Lunel installe son atelier de peinture sur une péniche en bord de Seine. De l’ensemble de ces voyages, l’artiste a peint environ cent cinquante aquarelles d’une facture remarquable. Elles sont souvent comparées aux peintures de Delacroix. Il doit être classé parmi les derniers peintres orientalistes du vingtième siècle."

12 commentaires:

Anonyme a dit…

J'aimerais connaitre les références bibliographiques de cet article, très intéressant. Pouvez-vous me les faire parvenir, s'il-vous-plait ?
En vous remerciant par avance.
Hervé Lauret
http://www.orientaliste.org
orientaliste.org@free.fr

Martian Shaker a dit…

Cet article s'inspire de plusieurs sources : des recherches sur internet ; des connaissances personnelles familiales (notamment Jo de Lastic, parente de MTDL) ; les travaux de Claire Vignes Dumas, l’historienne de la DRAC qui a contribué à la rénovation des jardins de la Grande Mosquée de Paris (voir récent magazine hebdomadaire du journal le Monde, en juin, où il est question de MTdL).

PROF a dit…

Tranchant de Lunel? Où trouve-t-on ses aquarelles? J'adore à la fois net, précis, et cependant impressioniste , on respire les odeurs

Martian Shaker a dit…

Ses descendants en conservent une grande partie. Quelques pièces sont dispersées par ailleurs. Une démarche a été entreprise en vue de rassembler son oeuvre peint et réaliser une exposition, mais elle s'est heurtée à des difficultés.
MT

THOMAS a dit…

Bonjour, avez vous connaissance d'une collaboration en 1936 de Maurice Tranchant avec un créateur de meuble?
Nous sommes en possession d'une table dont le plateau en verre églomisé à décor végétal est signé Maurice Tranchant 1936, les montants sont en bronze et représentent des dragons mordant les bordures du plateau, le style n'est pas orientaliste, peut être est ce un homonyme?

Martian Shaker a dit…

Bonsoir,
Pouvez-vous faire passer une photo du plateau ?
Si oui, écrire à :
marcdefabriek@yahoo.fr

ii a dit…

Bonjour, j'ai trouvé votre site en cherchant "Maurice Tranchant" dans Google. Je voulais savoir si Maurice Tranchant de Lunel est le même Maurice Tranchant qui a dessiné des carrés pour la maison Hermès. (voir http://tinyurl.com/2ekoqpp). Merci d'avance.

Martian Shaker a dit…

Il est quasiment impossible qu'il s'agisse du même : on trouve des pièces réalisées en 1952 par le MT que vous évoquez ; alors que MTdL est mort en 1944.

bénédicte a dit…

bonjour, votre texte est très intéressant. Je mène une recherche sur un architecte ayant travaillé au Maroc sous l'autorité directe de Tranchant de lunel et je recherche des documents iconographiques : avez vous connaissance de portraits photo de M Tranchant de Lunel existants ? par ailleurs, j'ai 2 photos (de moindre qualité) de la fumerie de la maison de l'Evescat, si cela vous intéresse, je peux vous les envoyer.

Theliol a dit…

Bonjour,

je ne sais pas qui est l'auteur de ce texte mais je reconnais l'écriture puisque j'ai participé à son élaboration avec Monsieur Couillaud. Peut-être est-ce vous-même d'ailleurs. En tout, il manque encore pas mal de chose dans cette biographie et notamment sa grande participation dans la conservation des monuments historiques. Une biographie de lui a été faite dans le livre suivant: Dictionnaire des orientalistes de langue française. L'auteur de cet article est d'ailleurs Madame Nathalie Bertrand.

Theliol a dit…

Sur quel architecte travaillez-vous?

Henri a dit…

Je possède un dessin de PJ Tranchant par AP Cole en 1901. Les deux étaient à l'académie Julian en 1901 et se sont certainement rencontrés ... mais les initiales des prénoms ne coïncident pas. Pouvez-vous me renseigner davantage ?
cordialement