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11.10.08

Lehnert & Landrock - Portraits et nus






Autant que les photos de ces jeunes mauresques d'un autre temps, j'aime l'idée de couples d'artistes, comme Burke & Baker, partis capturer les images des Indes dans leur boîte noire (voir la catégorie photos).
Voici donc un autre duo de héros oubliés. Des deux, Rudolf Lehnert était le photographe, et Ernst Landrock, l'homme d'affaires, ensemble épris de l'exotisme et des beautés du monde arabe au début du XXème siècle. Ils s'installent à Tunis, en 1904, en plein cœur de la médina avant d'ouvrir deux boutiques de photographe avenue de France, puis de sillonner l'Algérie, l'Egypte et le Proche-Orient.
Les photographies, héliogravures et cartes postales colorisées signées Lehnert & Landrock, sont des œuvres d'art. Elles apportent en outre un des premiers témoignages visuels de la Tunisie de cette époque : portraits, us et coutumes, notations sociales, sites, photos du désert... et ces merveilleux nus, qui jouxtent dans les livres de photos orientalistes, les images de femmes carapaçonnées jusqu'aux yeux. Ce paradoxe de la nudité, rapporté à certaine mentalité religieuse, fascine depuis plus d'un siècle et nourrit une bonne part de la matrice fantasmatique liée à l'orientalisme, c'est-à-dire l'Orient esthétisé par l'Occident. Il est probable que les odalisques qui se sont plus que dévoilées sous l'oeil d'infidèles étaient des prostituées, parfois des esclaves. Reste cette sensualité qui s'affichait naturellement, dans des poses où l'impudeur le mêle à une sorte de fierté nubile et sauvage.
Pour plus d'informations consulter ce document biographique court et illustré.
http://www.imagesetmemoires.com/doc/Articles/Lehnert.pdf

27.7.08

Kimiko Yoshida - Brides

Le visage dans la lune sur la pochette de Steve Shehan me rappelle lointainement la nouvelle série des autoportraits aux "Lettres" de Kimiko Yoshida, artiste japonaise (installée en France depuis 1995), qu'on a pu voir en personne aux Rencontres d'Arles, il y a deux semaines, où était exposé une partie de son travail. Je reproduis au dessous une sélection de son extraordinaire série des "Brides", qui hantent son imaginaire d'enfant jouant aux poupées et aux "mariées".

Le fond et le sujet se confondent : cette mariée orientale ou yéménite a-t-elle encore une identité distinctive en dehors de sa parure ?

Tiare futuriste et fleur de lotus traditionnelle, bel équilibre des masses chromatiques...mais attention à la tendance pub Shiseido !

Je ne peux m'empêcher de voir dans ce chignon sur soleil levant le champignon d'Hiroshima.

Malicieuse référence au célèbre Pikachu, ou comment le dessin animé, nouvelle mythologie, envahit la psyche japonaise.

Vénéneuse sorcière, mariée arachnéenne, presque Gorgone, pourrait-on affronter son regard ?






26.3.08

Tanadori Yokoo - Waterfall Rapture, Postcards of Falling Water





Yokoo Tanadori, né en 1936, s'est imposé au Japon dans les années 60 en inventant un style dit Cosmic pop, qui mêle l’art traditionnel des estampes à celui du Pop Art. Mais ce qui le rend particulièrement attachant n'est pas le portfolio de ses oeuvres graphiques ou publicitaires, c'est son côté cousin nippon de Martin Parr, soit cette pratique fascinante de collectionner les cartes postales. Chacun ses obsessions, Martin Parr a fait sa niche dans le kitsch seventies, Yokoo tripe sur les chutes d'eau du monde entier. Elles ont été rassemblées dans un grand livre publié en 1996, avec une poignée de photos mises en exergue pour leur étonnant symbolisme sexuel. Femmes fontaines, vulves de pierre, jaillissements écumeux, la nature de Tanadori Yokoo nous parle de sexe et d'effusions.


Tanadori Yokoo, "Waterfall Rapture, Postcards of Falling Water", My Addiction, My collection, My edition, Shinchosha company Publishers, 1996.

29.2.08

Etienne-Bertrand Weill - Métaformes


Pour beaucoup, l'Op Art se résume à une multiplication de carrés ou de cercles dans un espace à 2 ou 3 dimensions, à des jeux de formes et de mouvements décomposés... avec bien sûr les monuments incontournables : j'ai nommé l'illusion d'optique et Victor Vasarely ; ce dernier étant, certainement en France, l'arbre qui cache la forêt des nombreux artistes de la tendance d'art cinétiste des années 50 à 70.
Etienne-Bertrand Weill s'apparente à ce courant dans la mesure où il pousse un peu plus loin les travaux photographiques sur la lumière et le mouvement de Laszlo Moholy Nagy (un des précurseurs, avec les peintres futuristes, de l'art cinétique). Il expose ses premières créations Métaformes avec le groupe "Espace" en 1957.

Son activité de photographe de théâtre, en particulier pour Étienne Decroux, Jean-Louis Barrault et Marcel Marceau, n'est probablement pas neutre dans la création de son univers photographique : un noir profond et doux comme l'obscurité qui tombe dans la salle de théâtre avant l'ouverture des rideaux, des courbes de lumière blanche, des mouvements organiques, comme si on avait tourneboulé les faisceaux des poursuites sur la scène.

"Il utilisait la technique photographique pour capter les trajectoires décrites par les mobiles qu'il imaginait et construisait lui-même, en fonction des mouvements auxquels il les soumettait, et pour lesquels il créait tout une chorégraphie, souvent liée à une création musicale."
Extrait de la biographie d'Etienne-Bertrand Weill.

L'extraordinaire modernité de Weill, c'est de donner à voir en 1957 des photographies qui semblent sorties des plus récentes technologies d'imagerie à résonance magnétique, dont la fonction n'est autre que le projet de Weill : la captation de l'invisible.

Ainsi cette note de musique surréelle dans une sorte d'échographie foetale, un O comme un oeuf, comme une lyre, s'intitule Orphée. (1959)



Ou cette forme abstraite (intitulée Caprices irisés) qui peut sans peine passer pour une pieuvre des profondeurs abyssales...



Enfin avec Anaklasis, Weill a juste 50 ans d'avance visuelle et graphique sur les fonds d'écran abstraits et "ambient" que l'on peut voir sur nos ordinateurs aujourd'hui.

27.1.08

John Burke & William Baker - Photographies

Près de soixante dix ans avant les tribulations de Vitold de Golish dans des Indes relativement pacifiées, "l'empire des Indes a été un terrain d'action pour les plus grands photographes. John Burke et William Baker furent de ceux-là, témoins, comme l'a été dans le registre de l'écriture Rudyard Kipling, des guerres de conquête britanniques, de la vie coloniale, des découvertes des grands monuments hindous ou moghols, de la diversité humaine enfin de cet immense espace.
Ils ont principalement travaillé entre Cachemire et Afghanistan, englobant ainsi tout le nord de l'Inde - le Pakistan d'aujourd'hui. Une région sans cesse dans la tourmente, fief de féodaux indomptables, la seule que les Anglais n'aient jamais pu véritablement intégrer, malgré leur puissance.
Personne jusqu'ici n'avait rassemblé suffisamment d'éléments pour retracer la carrière de ces deux photographes irlandais et replacer leurs photographies dans l'espace agité des ces marches du Raj. Omar Khan vient d'y consacrer dix ans de recherches, à travers les sources pakistanaises et les archives occidentales. La puissance évocatrice de leur œuvre devient ainsi sujet d'histoire." (Présentation de l'éditeur).


Il y a plusieurs mois, je terminais un post sur Vitold de Golish avec l'évocation de Srinagar, mythique Venise indienne ; en voici deux vues, captées par Baker et Burke, quelques années après Samuel Bourne et à la recherche des mêmes tableaux pittoresques. Au XVIe siècle, l'empereur moghol Akbar et son fils Jahangir sont à l'origine des célèbres jardins de Srinagar, enchâssés dans un réseau de canaux alimentés par les eaux du lac de Dhal.


Je m'interroge sur ce qui fait la magie de ces photographies. D'emblée frappe la remarquable précision du grain de ces tirages sur papier albuminé ; cette multitude de tonalités permettant de se projeter avec facilité dans le lieu de la représentation, de voyager dans le passé, vers ce XIXème siècle qui semble n'avoir existé qu'en sépia. La perfection du cadrage et de la composition, le sens de la perspective, font l'excellence de ces photographes intrépides. Voici un grand platane qui se découpe en une minutieuse dentelle sombre, équilibre à merveille ombre et lumière ; mais que font ces trois personnages plantés au milieu du pont de pierre d'Akbar (sans parapet), qui se reflète à la perfection dans les eaux calmes du canal de Nasim Bagh ?
Deux photos qui ont en commun une pure exaltation du reflet. "Sujet de prédilection pour les photographes, le reflet, dans l'eau immobile d'un canal, des maisons de bois sur pilotis" nous dit le commentaire de la Société de Géographie. Par la magie de l'image dans l'image, Burke et Baker nous font sortir un instant de la caverne de Platon, pour profiter à la fois du reflet et de l'essence même du monde.

16.12.07

Anne Pigalle - Polaroïds




Avec son nom de quartier interlope et ses chansons qui magnifient ce même quartier de nostalgie et d'aventures douteuses, Anne Pigalle restera comme une personnalité mystérieuse déboulant à contre-courant des modes électro-indus et punk en 85. Avec sa voix lasse et précieuse, il lui aura suffi d'un album, Everything could be so perfect, cornaqué par le très en vogue Trevor Horn de ZTT, pour insuffler à la new wave un langoureux parfum de chanson rétro. Et puis plus rien.
Je découvre par le net qu'une nouvelle compilation de chansons, Amerotica, semble actuellement disponible en édition limitée sur son site. Et j'apprends par ailleurs qu'Anne Pigalle a continué sa carrière à l'étranger (en Angleterre, suivie d'une période aux US), développant ses talents d'auteure, de photographe, de peintre et chanteuse.


Anne Pigalle is a parisian chanteuse, polaroid photographer, and painter, poet, writer, actress and creator of the amerotic salons. She grew up in Paris. She has been compared to Piaf, Dietrich and West. She is running a new cabaret club night in London called Spirit of Ecstasy. She has been intensely working since her first album on all kind of diverse material and collaborated with many greats while living in America. Amerotica is a new compilation of songs released on her website as a limited edition.
Anne Pigalle uses the Polaroid camera to create unique objects of desire. Born out of a project to entice back a previous lover, Pigalle elaborately ordains her nude body and performs to her audience; the camera. Primarily, the polaroids act as snap shots of her performance, but Pigalle then returns and intricately decorates each image until they become reminiscent of feminine religious icons. She uses a mixture of kitsch materials including nail polish, glitter, feathers and trinkets, all of which create this object quality of decadent sexual desire.
The use of costumes and masks by Pigalle can be linked back to the surrealist artist's Claude Cahun and Cindy Sherman; but rather than questioning her gender, she celebrates it. She playfully adopts poses with a narcissistic, self-sufficient sexuality, whilst mimicking classical female art icons, such as Botticelli's Venus.
The polaroid format, coupled with the frequent appearance of velvety curtains and rich red hues in the staging of the images, introduces a voyeuristic, peepshow element to the images. Throughout the work there is a sense of nostalgic burlesque, harking back to the Pigalle district of Anne's native Paris.
Anne Pigalle is best known as an inimitable and compelling performer. She was raised in Paris and moved to London during the punk scene. In the 1990s she moved to Los Angeles to work as a photographer and actor. She has since returned to London to perform and work on her autobiography, her singing and photography.

1.10.07

Mary Sue - Photographies





Série Mary Suicide - 2006

Panurge - 2005

Mary Sue, artiste française peu bavarde sur sa bio, née probablement vers 1979, cultive l'ambiguïté jusque dans son identité, qu'on ne connaît pas puisqu'elle se confond avec celle de son personnage féminin : Mary Sue ; la boucle est bouclée. Elle dira juste que ce personnage est né parce qu'elle avait "un travail à mettre en place autour de l'ambiguïté féminin-enfance". D'où naît progressivement cet univers de facéties régressives et colorées. Sorte de Pee Wee au féminin, d'Alice au pays des fantasmes. Derrière les objets acidulés, les canards kitsch et les chambres Ikéa pour bambin, rôde un niveau de sens trouble où la poupée est gonflable, la geisha est manga, où l'on joue à saute-phallus, et où l'on finit étalée avec le regard mort.

The French artist Mary Sue plays with the photography and video art. Mary Sue is not a pure video product, but rather the fruit of a hybrid, artisanal practice, driven by the desire for a perfect, all-encompassing artifice. In fact, Mary Sue herself, and the artist who has adopted her name, is a metonym for the contrivance of her video constructions. is consistently at the center of this process, at the warm convergence of high- or low-angle viewpoints, reflecting her relationship to the world and the steamy responses that she knowingly arouses through a theatrical naïveté. By definition, the viewer, indeed the whole world, is outside the frame. Her solitude in the face of the world is that of all domestic stars: she has little adventures, accomplishes small feats, and experiences tiny moments of illumination.

25.1.07

Hervé Jézéquiel - Materia Prima in Purpose N°4


Je partage entièrement l'avis de blogCulturel, qui nous fait découvrir avec Purpose, une revue photographique en ligne, ouverte en double page comme si vous l'aviez entre les mains, les très beaux clichés naturalistes de Hervé Jézéquiel sous le thème Materia Prima. Jézéquiel arpente des terres rocheuses, nues, lunaires, des îles à l'horizon du rêve, et des coins entre terre, mer, glaces, bouillonnements tectoniques dignes de geysers islandais, cairns, de près ou de loin, et toujours d'une époustouflante beauté.

9.6.06

Joan Fontcuberta ou l'art de la mystification

Joan Fontcuberta est un artiste espagnol, né en 1955, photographe, plasticien, entomologiste, botaniste, astronaute, zoologue, en somme un mystificateur génial et plein d'humour. Sa palette va de la mystification "mystique" (dans un prétendu monastère de Valhamonde, où une communauté religieuse orthodoxe - mais pas très catholique - accomplit des miracles saugrenus)...


ci dessus : le miracle du surf sur dauphins ; dessous, le miracle de l'invisibilité.

à la mystification scientifique (espèces végétales improbables, fossiles de sirènes à visiter dans des sites paléolithiques). La force de son oeuvre est liée à une parfaite exploitation des codes de la "véridiction" en vigueur dans le genre auquel le visuel appartient. Ainsi on découvre que ce qui rend crédible la photo d'une espèce botanique, c'est un ensemble de signes plastiques (photo sobre en noir & blanc, vue neutre et faciale de la plante, sans arrière-plan) et para-photographiques (une dénomination scientifique latine en guise de légende). Mais a-t-on réfléchi au caractère improbable et surréaliste d'une plante dont les épines seraient plantées à l'envers ?

Braohypoda Frustrata, 1985.

Ce qui rend véridique l'information sur la découverte d'un fossile de sirène, c'est entre autres, l'article scientifique qui l'accompagne, le terme d'"hydropithèques", qui crédibilise une classe zoologique, la trace des os dans la roche, le point de vue naturel surmonté d'une table de repérage et d'explication du conseil régional, en somme tous ces signes connexes qui viennent ancrer la chose vue dans un réel indiscutable, une validation institutionnelle.


Bien sûr Fontcuberta joue comme un magicien, mieux un illusioniste, avec les signes. Ainsi se met-il dans la peau d'un cosmonaute soviétique. Pour en contrefaire la biographie, retracée en quelques scènes visuelles, il emprunte aux codes du réalisme socialiste des années 60. Le sigle CCCP, l'enfant déjà dans les étoiles à 10 ans, la scène de félicitations avec le public, le scaphandre du cosmonaute, toutes ces images qui ont bercé une génération.


A titre de lecture édifiante et assez complète de son oeuvre, je vous conseille l'excellent ouvrage, Contranatura, dont l'esthétique éditoriale et la rigueur intellectuelle n'ont rien à envier au sérieux de magazines tels que le National Geographic, mais dont les contenus vous emmènent sur des territoires autrement plus farfelus.
Joan Fontcuberta (b.1955) became a photographer in the 1970s. Coming from the tradition of Spanish Surrealism, he creates elaborate photographic hoaxes that challenge and provoke, forcing us to re-examine the relationship between photography and reality. The only reliable information a photograph can tell us, Foncuberta believes, is that it is just that - a photograph.


Joan Fontcuberta, Contranatura, Actar, 2001, 148 pp.

29.5.06

Charlie White

Voici un cadeau que m'a offert mon ami Le Vidéomateur, un livre étonnant du photographe Charlie White.

"Le sujet semble être l'horreur. Photos faites pour le grand format, habilement mises en scène, laissant le regard se promener dans un luxe de détail, au milieu de décors vintage qui ne dépareraient pas une pochette de disque. On retrouve le choc abrasif et onirique que provoquent certaines images fortes de films d'horreur. Citation du cinéma. Si ce n'était que cela...


Mais passé ce premier choc, fascinant s'il en est, vient autre chose. La monstruosité se banalise. Il fau chercher le détail qui tue, c'est le cas de le dire, parmi la normalité. Tous ces gens, enfants comme adultes,, ont complètement intégré le monstrueux dans leur vie sociale, affective ou sexuelle. Revoilà l'érotisme, mais dans quel état. Quoique cette femme bleue soit assez troublante....


Alors, tout, y compris le désir, est remis en perspective. Et les clichés comportementaux, virils, féminins, jeunes et seniors, de la société américaine sont joyeusement dynamités. A moins que le message ne soit politique : et si tous ces gens équilibrés n'étaient pas aussi monstrueux de faire des garden-parties pendant que les kamikazes explosent ?"



Charlie White is an American artist who works predominantly in photography. White blends real people and humanoid puppets, to create art works which introduce life-like monsters into apparently mundane situations. His most famous collection, Understanding Joshua, shows a grotesque puppet named Joshua, representing vulnerability, poor self image and the discomfort of sexual encounters. He has also directed a music video for American indie band Interpol's 2004 single Evil, from their Antics album, using a creepy, life-sized, singing puppet, involved in a fatal car crash. Interpol fans have affectionately named him 'Norman', and have identified him as personifying certain band members.
Wired magazine columnist Jenn Shreve writes, "In Charlie White's surreal world, life is just like the movies - a creep show full of killer special effects." White's work explores the surreal nature of the flesh, whether in his erotic alien series or representing Joshua's vulnerability and self disgust. His work can be found collected in his book Charlie White, which includes details of all three of his major projects. White, unfortunately, has no official web page, though interviews with the man himself can be found on several websites, with examples of his work.


Charlie White, no title, Goliath, 2001, 112 pp.

19.4.06

Carlo Mollino - Photographies








Il entre une part d'érotomanie dans le goût que l'on peut avoir de l'oeuvre polaroïde de Carlo Mollino ; ici point d'imagerie de carte postale, l'érotisme est tout en suggestion picturale. Dans les jeux d'ombre et de lumière, les perspectives et les reflets, les intérieurs châtelains à la manière d'O, les femmes de Mollino posent dans une atmosphère surréelle, un hors-temps magique. Ces effets sont produits par un extraordinaire travail sur le polaroïd lui-même, incisions, grattages, effacements, ombrages : cette couche non argentique lui permet d'affiner ici une jambe, là une taille, de renforcer les contrastes, pour modifier le réel photographique en une image seconde, à la plastique impeccable, Lolita entre abandon et maintien : le raffinement de l'art du nu. La première reproduction, ci-dessus, modèle sur fauteuil Pea-Cock, a trente ans d'avance sur Emmanuelle !

Taschen a réédité ses photographies dans un excellent petit livre, introduit par une biographie complète de ce personnage extraordinaire : brillant architecte, designer, constructeur de véhicules de courses, inventeur d'une méthode de ski révolutionnaire, aviateur ; Mollino est un de ces artistes aventuriers du début du XXème siècle, grandis dans la poussée du futurisme et l'exaltation de la vitesse. Avec lui viendront les Cendrars, Saint-Exupéry, Morand, les artistes voyageurs. Pour ma part, c'est dans l'immobilité merveilleuse où il a figé ces femmes que je l'apprécie le plus.

Carlo Mollino, Photographies, Taschen, 98 pp.

12.3.06

Atget, ou les souvenirs d'un Paris désert



Entre les années 1900 et 1920, Eugène Atget a pris des milliers de photographies, de Paris principalement, et de communes de banlieue ou province. Il restera toute sa vie déçu de n’avoir pas réussi dans les arts qu’il considérait majeurs, le théâtre et la peinture. Il se réfugie dans la photographie à la manière d’un métier alimentaire, lui permettant de vendre ses clichés aux peintres en quête de sites et de vues à reproduire ; vues qu’il jugeait lui-même documentaires plus qu’artistiques. L’homme était par ailleurs d’un naturel bourru, peu disert, et ne cherchant à établir ni de théorie sur la photographie, ni de discours sur son œuvre. Cet immense photographe restera méconnu, voire méprisé de son temps, hormis l’admiration de Mann Ray, et d’une photographe américaine, Berenice Abbott, qui sauvegardera une partie importante de son œuvre.





La photo d’Atget est sans jugement de valeur, empreinte d’une sorte d’exigence ethnologique : capter les métiers typiques, les façades, les charrettes à bras, les rues tordues, les prostituées. Peut-être avait-il la conscience diffuse des caractères d’une ville qui allait disparaître ; ou est-ce un Paris non encore apparu ? Car ce qui me frappe dans ces images, c’est justement cette vacance, un état pour ainsi dire « adamique » de la ville, antérieur à la prolifération des voitures, de la foule, des magasins, de la réclame ; une ville primitive, belle et calme, qui exhibe en plein jour ses pierres nues.


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